Pendant des millénaires, transformer les aliments relevait d’un geste de survie. Saler la viande pour l’hiver, fermenter le lait pour éviter qu’il ne tourne, cuire pour mieux digérer. La logique était simple : partir d’un aliment brut et lui appliquer quelques gestes élémentaires. Ainsi, le produit final restait identifiable.
Aujourd’hui, en parcourant les rayons d’un supermarché, le contraste est frappant. Couleurs artificielles, formes standardisées, listes d’ingrédients à rallonge… Les gestes simples d’autrefois ont laissé place à des procédés industriels complexes et impossibles à reproduire dans sa cuisine. Ainsi, les aliments ultra-transformés représentent désormais entre 60 % et 70 % de l’offre alimentaire dans de nombreux pays. Certaines populations y sont exposées de façon particulièrement préoccupante, notamment les plus jeunes. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les aliments ultra-transformés représentent plus de 60 % des calories ingérées par les enfants et adolescents1-3. En France, au Canada ou en Australie, ce chiffre avoisine les 50%. Même en Italie ou au Brésil, où l’exposition est plus faible, ce chiffre dépasse les 25 %4.
Comment en est-on arrivé là ? Quelles en sont les conséquences pour la santé ? Comment peut-on apprendre à repérer les aliments ultra-transformés pour limiter leur place dans notre alimentation ?
La naissance de l’alimentation industrielle
En 1810, Napoléon cherche un moyen de conserver les aliments pour nourrir ses troupes. Un Français, Nicolas Appert, invente un procédé simple : chauffer des aliments dans des contenants fermés. C’est ainsi que naît la conserve moderne ! Pour la première fois, la transformation alimentaire devient standardisée. Les fruits et légumes, le poisson ou encore la viande peuvent être transportés loin et stockés longtemps5-7.
Avec la deuxième révolution industrielle, les journées de travail s’allongent. L’alimentation doit alors s’adapter à ces nouveaux rythmes : produire plus, plus vite, et pouvoir stocker longtemps. C’est dans ce contexte que, à la fin du XIXᵉ siècle, ces techniques de transformation et de conservation des aliments se diffusent progressivement auprès de la population civile.
C’est à cette époque que naissent des marques encore omniprésentes aujourd’hui. Nestlé fait son apparition en 1866 avec une farine lactée destinée aux nourrissons ne pouvant pas être allaités8. Maggi voit le jour en 1885 avec la première soupe instantanée destinée à nourrir rapidement et à moindre coût une population ouvrière qui a peu de temps et peu de moyens9. L’année suivante, c’est Coca-Cola qui fait son apparition avec, au départ, un sirop vendu comme un tonique pour tenir le coup au travail10. Campbell devient célèbre en 1897 avec ses soupes en conserve toutes prêtes, idéales pour la vie urbaine et le travail en usine11. La transformation ne sert plus seulement à conserver : elle permet de nourrir des populations urbaines toujours plus nombreuses, avec des aliments faciles à distribuer et moins chers à fabriquer.
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C’est aussi à cette époque que l’industrie commence à recourir à des substances synthétiques. Certains colorants, issus notamment du charbon et parfois très toxiques, sont utilisés pour améliorer l’apparence des produits et masquer leur qualité médiocre. Ces pratiques suscitent rapidement des abus, au point que les États-Unis adoptent dès 1906 le Food and Drugs Act, l’une des premières lois encadrant l’usage des additifs alimentaires, afin de réglementer l’usage de ces colorants12.
Les deux guerres mondiales accélèrent encore ce mouvement. Il faut nourrir des millions de soldats avec des produits faciles à transporter, stables et prêts à consommer. Lait en poudre, soupes déshydratées, conserves et rations emballées se généralisent13,14.
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À la fin des conflits, ces innovations ne disparaissent pas. Les usines et les procédés sont déjà en place. Alors, pour trouver de nouveaux débouchés à ces produits, l’industrie se tourne vers le marché civil. Les produits conçus pour les armées entrent alors dans les foyers et vont transformer progressivement l’alimentation du quotidien15.
L’essor des aliments prêts à consommer
Après la Seconde Guerre mondiale s’ouvre une période de forte croissance économique. La reconstruction stimule l’activité et le niveau de vie augmente rapidement. Les foyers s’équipent massivement : réfrigérateurs, congélateurs puis micro-ondes entrent dans les cuisines.
Dans le même temps, l’organisation du travail évolue. De plus en plus de femmes entrent sur le marché du travail. Ainsi, aux États-Unis, la part de femmes travaillant hors du foyer passe d’environ 20 % au début des années 1950 à plus de 40 % en 197016. Le temps passé en cuisine se réduit, et l’industrie alimentaire y voit une opportunité : proposer des produits préparés, prêts à consommer ou à réchauffer17. Les campagnes publicitaires ciblent alors massivement les femmes, en leur promettant un double bénéfice : un gain de temps et une meilleure qualité nutritionnelle18. Kellogg’s met par exemple en avant des céréales censées contenir « beaucoup plus de vitamines que les céréales complètes elles-mêmes », tandis que le cheddar Kraft est présenté comme apportant « 11 fois plus de calcium que la crème et plus de protéines que la viande ».
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Plats surgelés et repas portionnés se multiplient. Ils sont présentés comme modernes, simples à utiliser, et compatibles avec un quotidien de plus en plus contraint. À ce stade, ces produits ne sont pas encore tous ultra-transformés, mais ils installent une idée durable : il devient possible de manger sans cuisiner.
Le boom des aliments ultra-transformés
À partir des années 1970, une nouvelle transformation s’accélère. Elle ne concerne plus seulement la manière de préparer les repas, mais la nature même des aliments.
L’agriculture s’industrialise fortement. Grâce à l’usage massif d’engrais chimiques et de pesticides, la production de certaines cultures explose. Maïs, blé et soja deviennent les piliers d’un système agricole intensif, capable de produire en très grandes quantités, à bas coût.
Cette surproduction pousse l’industrie à changer de logique : plutôt que de transformer les produits agricoles dans leur ensemble, elle commence à les « démonter » pour en extraire des composants peu coûteux, faciles à stocker et à combiner : sucres, huiles, amidons, protéines. Ainsi, le blé n’est plus uniquement réduit en farine : il est aussi fractionné en ingrédients industriels comme l’amidon ou la maltodextrine, utilisés pour apporter de la texture aux produits. Dans le même temps, le maïs devient une matière première centrale pour produire des sucres industriels, notamment le sirop de glucose, qui remplace progressivement le sucre dans de nombreux produits à partir des années 198019.
Dans le même temps, les deux géants du tabac, Philip Morris et R.J. Reynolds, investissent massivement dans l’agroalimentaire. Ils cherchent ainsi à diversifier leurs activités face aux critiques croissantes contre le tabac et aux menaces pesant sur leur activité principale. Ils rachètent des entreprises agroalimentaires majeures comme Kraft, General Foods ou Nabisco, et y appliquent une logique déjà éprouvée dans le tabac : usage d’arômes, marketing agressif, ou encore ciblage des enfants20-23. L’exemple de Kool-Aid est révélateur : lorsque Philip Morris rachète General Foods en 1985 – et avec elle la marque de boissons sucrées Kool-Aid -, l’entreprise décide de s‘appuyer sur le personnage existant du Kool-Aid Man pour lancer une campagne de marketing massive ciblant les enfants. Elle crée notamment un programme de fidélité où les enfants collectent des points échangeables contre des cadeaux aux couleurs de la marque. Ce mécanisme est directement inspiré du programme Marlboro, qui permettait aux fumeurs d’accumuler des points pour obtenir des vêtements ou accessoires à l‘effigie de la marque. Un cadre de l’entreprise déclare l’année suivante : « Nous avons décidé de concentrer notre marketing sur les enfants, là où nous savons que notre force est la plus grande »24.
L’objectif n’est plus seulement de nourrir ou de faire gagner du temps, mais de concevoir des produits très attractifs, peu coûteux et consommés fréquemment. La télévision devient un levier central, en particulier auprès des enfants. Alors que plus de 95 % des foyers américains en sont désormais équipés, les publicités alimentaires envahissent les programmes jeunesse25. Céréales, boissons sucrées ou snacks sont mis en scène à l’aide de mascottes attachantes et de jingles accrocheurs, afin de capter l’attention des plus jeunes et d’ancrer très tôt des habitudes de consommation26.
Face à ces pratiques, la Federal Trade Commission (FTC) aux États-Unis tente en 1978 de restreindre les publicités télévisées destinées aux jeunes enfants. Mais sous la pression des industriels, le Congrès menace de réduire le budget de la FTC, la contraignant à abandonner cette initiative27.
La publicité n’est par ailleurs pas leur seul levier pour imposer ces nouveaux produits. À partir de cette période, l’industrie cherche aussi à agir directement sur ce qui déclenche l’envie. Des spécialistes de la perception sensorielle et des neurosciences sont mobilisés pour comprendre ce qui rend un aliment désirable, et ajuster les recettes et les textures avec une précision inédite. Les aliments ultra-transformés ne sont alors plus seulement pratiques et bon marché : ils deviennent des produits scientifiquement optimisés pour maximiser la consommation… et donc les ventes28.
Joe Camel : la mascotte qui faisait aimer les cigarettes aux enfants
Cette stratégie de marketing avec l’usage de mascottes à destination des enfants a aussi été utilisée par l’industrie du tabac pendant des années, ce qui peut d’abord sembler étonnant pour un produit réservé aux adultes. Le personnage de Joe Camel, mascotte des cigarettes Camel lancée à la fin des années 1980, en est un exemple emblématique. Ce chameau au style de dessin animé était conçu pour attirer l’attention des plus jeunes.
L’objectif était clair : familiariser les enfants avec la marque très tôt, et créer un attachement durable, afin que, une fois adultes, ils se tournent naturellement vers ces cigarettes. Une étude publiée en 1991 a montré que des enfants de six ans reconnaissaient aussi facilement Joe Camel que Mickey Mouse, illustrant la puissance de ce type de stratégie marketing29.
- ¹ Williams, Anne M., Couch, Catharine A., Emmerich, Samuel D., and Ogburn, Damon F., 2024. Ultra-processed Food Consumption in Youth and Adults: United States, August 2021–August 2023.
- ² Conway, R.E., Heuchan, G.N., Heggie, L. et al., 2024. Ultra-processed food intake in toddlerhood and mid-childhood in the UK: cross sectional and longitudinal perspectives. European Journal of Nutrition, 63, pp. 3149–3160. https://doi.org/10.1007/s00394-024-03496-7
- ³ Mertens, E., Colizzi, C., and Peñalvo, J.L., 2022. Ultra-processed food consumption in adults across Europe. European Journal of Nutrition, 61(3), pp. 1521–1539. https://doi.org/10.1007/s00394-021-02733-7
- ⁴ United Nations Children’s Fund (UNICEF), 2025. Feeding Profit. How food environments are failing children. Child Nutrition Report 2025. New York: UNICEF.
- ⁵ Can Manufacturers Institute, 2023. The History of the Can: The Impact of the Can on Culture and Economics for More Than 200 Years. Accessed May 2026. https://www.cancentral.com/wp-content/uploads/2023/01/HISTORY-OF-THE-CAN.pdf
- ⁶ Le Monde, 1994. Perspectives histoire d’une invention: La boîte de conserve a deux cents ans. 28 June 1994. https://www.lemonde.fr/archives/article/1994/06/28/perspectives-histoire-d-une-invention-la-boite-de-conserve-a-deux-cents-ans_3816270_1819218.html
- ⁷ France Archives, 1810. Découverte de l'appertisation par Nicolas Appert. https://francearchives.gouv.fr/pages_histoire/39492
- ⁸ Nestlé, n.d. The Nestlé story from 1866. Accessed May 2026. https://www.nestle.com.mt/aboutus/nestle-history
- ⁹ Maggi, n.d. Learn More About Maggi. Accessed May 2026. https://www.maggi.co.uk/about-us/
- ¹⁰ Coca-Cola Company, n.d. History. Accessed May 2026. https://www.coca-colacompany.com/about-us/history
- ¹¹ The Campbell’s Company, n.d. Campbell’s History. Accessed May 2026. https://www.thecampbellscompany.com/about-us/our-story/campbell-history/
- ¹² U.S. Food and Drug Administration (FDA), 2003. Color Additives History. Food Safety Magazine, October/November 2003. https://www.fda.gov/industry/color-additives/color-additives-history
- ¹³ Rothfeld, Anne, 2022. Coffee Rationing During World War II. Circulating Now, National Library of Medicine. https://circulatingnow.nlm.nih.gov/2022/11/23/coffee-rationing-during-world-war-ii/
- ¹⁴ Huber, Jennifer, 2019. A look back at the military's influence on nutrition in the U.S. Stanford Medicine. https://med.stanford.edu/news/insights/2019/01/a-look-back-at-the-militarys-influence-on-nutrition-in-the-u-s.html
- ¹⁵ The New York Times, 2025. Ultraprocessed food junk history. 16 October 2025. https://www.nytimes.com/interactive/2025/10/16/well/eat/ultraprocessed-food-junk-history.html
- ¹⁶ Fernandez, Raquel, 2010. Culture as Learning: The Evolution of Female Labor Force Participation over a Century. New York University. https://www.eief.it/files/2011/06/lecture-2.pdf
- ¹⁷ Biakolo, Kovie, 2020. A Brief History of the TV Dinner. Smithsonian Magazine. https://www.smithsonianmag.com/arts-culture/brief-history-tv-dinner-180976039/
- ¹⁸ Cowan, R.S., 2023. More Work for Mother: The Ironies of Household Technology from the Open Hearth to the Microwave. Plunkett Lake Press.
- ¹⁹ United States Department of Agriculture (USDA), 2015. High fructose corn syrup use in beverages: Composition, manufacturing, properties, consumption, and health effects.
- ²⁰ The New York Times, 1985. Philip Morris to Buy General Foods for $5.8 Billion. 28 September 1985. https://www.nytimes.com/1985/09/28/business/philip-morris-to-buy-general-foods-for-5.8-billion.html
- ²¹ Fazzino, T.L., Jun, D., Chollet-Hinton, L., and Bjorlie, K., 2024. US tobacco companies selectively disseminated hyper-palatable foods into the US food system: empirical evidence and current implications. Addiction, 119, pp. 62–71.
- ²² The Washington Post, 2023. Many of today’s unhealthy foods were brought to you by Big Tobacco. https://www.washingtonpost.com/wellness/2023/09/19/addiction-foods-hyperpalatable-tobacco/
- ²³ Brownell, K.D. and Warner, K.E., 2009. The Perils of Ignoring History: Big Tobacco Played Dirty and Millions Died. How Similar Is Big Food? The Milbank Quarterly, 87, pp. 259–294. https://doi.org/10.1111/j.1468-0009.2009.00555.x
- ²⁴ Nguyen, K.H., Glantz, S.A., Palmer, C.N., and Schmidt, L.A., 2019. Tobacco industry involvement in children's sugary drinks market. BMJ, 364:l736. https://doi.org/10.1136/bmj.l736
- ²⁵ The Nielsen Company, n.d. National Television Penetration Trends: TOTAL & TV HOUSEHOLDS. Accessed May 2026. https://www.tvb.org/wp-content/uploads/2022/10/National-TV-Household-Penetration-Trends.pdf
- ²⁶ Henry J. Kaiser Family Foundation, 2004. The Role of Media in Childhood Obesity. https://www.kff.org/wp-content/uploads/2013/01/the-role-of-media-in-childhood-obesity.pdf
- ²⁷ American Psychological Association (APA), 2004. Report of the APA Task Force on Advertising and Children. https://www.apa.org/pi/families/resources/advertising-children.pdf
- ²⁸ van Tulleken, Chris, n.d. Ultraprocessed Food: Function, Mechanisms, Policy. Lecture available at: https://www.youtube.com/watch?v=pIQq6vbwtGc
- ²⁹ Fischer, P., Schwartz, M., Richards, J., Goldstein, A., and Rojas, T., 1991. Brand Logo Recognition by Children Aged 3 to 6 Years: Mickey Mouse and Old Joe the Camel. JAMA, 266, pp. 3145–3148.